Une entreprise que presque personne ne voit
Ouvrez un smartphone. Il y a de fortes chances que son processeur repose sur une technologie ARM.
Pas seulement certains modèles : ARM indique que des processeurs basés sur son architecture équipent 99 % des smartphones. Plus largement, plus de 350 milliards de puces basées sur Arm ont été livrées depuis la création de l’entreprise.
Pourtant, ARM ne fonctionne pas comme un fabricant traditionnel de semi-conducteurs.
Elle ne possède pas les gigantesques usines qui gravent ces milliards de composants. Et, historiquement, elle ne vendait même pas directement les processeurs finis que vous retrouvez dans vos appareils.
Elle vend quelque chose de plus fondamental : les plans permettant à d’autres entreprises de concevoir leurs propres puces.
C’est cette position, presque invisible pour le consommateur, qui explique comment une société née à Cambridge est devenue l’une des fondations du monde numérique.

Tout commence par une contrainte : la batterie
L’histoire remonte aux années 1980.
Chez Acorn Computers, Sophie Wilson et Steve Furber travaillent sur un processeur fondé sur une philosophie RISC : utiliser un jeu d’instructions relativement simple afin d’obtenir un calcul performant avec une conception efficace.
Le premier silicium ARM1 apparaît en 1985. Puis, en 1990, Advanced RISC Machines devient une société indépendante issue d’une coentreprise entre Acorn Computers, Apple Computer et VLSI Technology.
Cette recherche d’efficacité devient particulièrement pertinente avec l’apparition des appareils fonctionnant sur batterie.
Les processeurs ARM commencent à gagner du terrain dans les téléphones mobiles au milieu des années 1990 parce qu’ils offrent un compromis particulièrement intéressant : suffisamment de performances avec une consommation énergétique limitée.
À mesure que les téléphones deviennent des ordinateurs miniatures, cette caractéristique devient stratégique.
Mais elle n’explique qu’une partie de l’histoire.
ARM ne voulait pas fabriquer toutes les puces elle-même
Le véritable changement d’échelle vient du modèle économique.
Plutôt que de concevoir une puce unique, de la fabriquer puis de tenter de la vendre à tous les constructeurs, ARM développe des architectures et de la propriété intellectuelle que d’autres entreprises peuvent licencier et intégrer à leurs propres processeurs.
Un partenaire paie pour accéder à la technologie ARM. Il développe ensuite son propre système sur puce, éventuellement en combinant des technologies ARM avec ses propres composants. Lorsque les puces correspondantes sont expédiées, ARM perçoit généralement une royalty par unité.
Le résultat est puissant.
Deux entreprises peuvent utiliser la même fondation technologique tout en produisant des processeurs très différents.
ARM n’a donc pas besoin de choisir un seul gagnant.
Sa technologie peut être utilisée simultanément par de nombreux concepteurs, sur de nombreuses familles de puces et dans de nombreux marchés.

La licence transforme ARM en multiplicateur
Ce modèle change complètement l’économie de l’entreprise.
Lors de son exercice fiscal 2026, ARM a réalisé 4,92 milliards de dollars de chiffre d’affaires.
Sur ce total :
- 2,31 milliards de dollars provenaient des licences et autres revenus
- 2,61 milliards provenaient des royalties
Cette distinction est essentielle.
La licence rémunère l’accès à la technologie.
La royalty permet ensuite à ARM de participer économiquement au succès des puces qui utilisent cette technologie.
Une architecture développée une fois peut ainsi être exploitée par plusieurs partenaires, être réutilisée dans plusieurs générations de produits et produire des revenus sur une longue période.
C’est une forme de levier industriel inhabituelle : ARM peut toucher une immense quantité de silicium sans avoir à fabriquer elle-même chaque puce.
Puis le smartphone crée un standard de fait
Plus les processeurs ARM sont adoptés, plus une autre force apparaît : l’écosystème.
Les systèmes d’exploitation, compilateurs, bibliothèques, outils de développement et applications sont progressivement optimisés autour de cette architecture.
Les développeurs ont donc intérêt à supporter ARM parce que les utilisateurs y sont déjà.
Les fabricants ont intérêt à utiliser ARM parce que l’écosystème logiciel existe déjà.
Aujourd’hui, ARM revendique plus de 22 millions de développeurs travaillant sur sa plateforme.
C’est une boucle particulièrement difficile à reproduire.
ARM ne domine donc pas le smartphone uniquement parce qu’un cœur de processeur serait techniquement supérieur à toutes les alternatives.
Elle bénéficie également de décennies d’accumulation : appareils déployés, partenaires industriels, logiciels, outils et compétences.
C’est ce qui transforme une architecture en plateforme.
Mais le smartphone n’est plus suffisant
Cette domination crée aussi une dépendance.
Pour l’exercice fiscal 2026, les processeurs d’applications mobiles représentaient encore environ 43 % des revenus de royalties d’ARM.
Le problème est évident : lorsque l’on équipe déjà presque tous les smartphones, gagner encore beaucoup de parts de marché devient mathématiquement difficile.
ARM doit donc reproduire son modèle ailleurs.
Et c’est précisément ce qu’elle essaie de faire.
PC. Automobile. Objets connectés. Cloud. Centres de données. Intelligence artificielle.
La même logique — efficacité énergétique, architecture commune et vaste écosystème logiciel — est progressivement poussée vers de nouveaux marchés.
Mais ARM modifie également la nature de ce qu’elle vend.
ARM remonte la chaîne de valeur
Historiquement, ARM fournissait surtout des briques.
Une architecture. Des cœurs CPU. Des GPU. Des interconnexions. De la propriété intellectuelle système.
Le partenaire devait ensuite assembler une grande partie de ces éléments pour construire son processeur.
ARM propose désormais des Compute Subsystems, ou CSS.
Ils réunissent plusieurs composants déjà intégrés et validés : CPU, interconnexions, propriété intellectuelle système, logiciels et autres éléments nécessaires à la construction d’un système sur puce.
L’objectif est de réduire le travail d’intégration laissé au client.
ARM affirme que ses partenaires peuvent ainsi gagner jusqu’à douze mois sur le délai de mise sur le marché, selon le projet.
Cela change subtilement la position de l’entreprise.
Plus ARM livre une fondation complète, plus elle capture une part importante de la conception du système.

En 2026, ARM franchit une frontière historique
Puis vient une rupture beaucoup plus nette.
En mars 2026, ARM annonce l’Arm AGI CPU, conçu pour les infrastructures d’intelligence artificielle.
Pour la première fois en plus de 35 ans, l’entreprise étend directement son offre à un produit silicium de production conçu par ARM. Meta est annoncé comme partenaire principal et co-développeur.
Ce mouvement ne signifie pas qu’ARM abandonne les licences.
Il crée plutôt plusieurs niveaux :
IP → Compute Subsystems → processeurs ARM complets.
Un client peut continuer à concevoir une puce fortement personnalisée à partir de propriété intellectuelle ARM.
Un autre peut commencer avec un sous-système beaucoup plus intégré.
Et certains clients d’infrastructure pourront désormais utiliser directement un processeur conçu par ARM.
L’entreprise cherche donc à conserver la portée exceptionnelle de son modèle de plateforme tout en capturant davantage de valeur sur certains marchés.
C’est potentiellement puissant.
Mais aussi plus risqué.
Plus ARM monte dans la pile, plus elle se rapproche de ses propres clients
Le modèle historique avait une qualité remarquable : ARM pouvait fournir la technologie de base à de nombreuses entreprises sans nécessairement vendre le produit final contre elles.
Avec des systèmes de plus en plus complets — et maintenant ses propres processeurs — cette frontière devient moins nette.
ARM le reconnaît elle-même dans ses documents réglementaires : ses nouveaux produits intégrés peuvent être perçus comme concurrents de produits commercialisés par certains de ses clients. Ceux-ci pourraient alors réduire leur utilisation des technologies ARM ou se tourner vers des architectures alternatives.
Deux alternatives sont explicitement importantes :
- x86, toujours fortement implantée dans l’informatique et les serveurs
- RISC-V, une architecture ouverte susceptible d’intéresser des entreprises souhaitant réduire leur dépendance à une propriété intellectuelle propriétaire
ARM doit donc résoudre une équation délicate :
capturer davantage de valeur sans détruire la neutralité qui a contribué à son succès.
Une domination qui cache plusieurs fragilités
L’échelle d’ARM est spectaculaire, mais elle ne supprime pas les risques.
Ses cinq premiers clients représentaient environ 57 % de son chiffre d’affaires FY2026.
Le marché chinois représentait environ 18 % du chiffre d’affaires, tandis qu’Arm China, son principal client individuel, en représentait environ 16 %.
Et, comme nous l’avons vu, les processeurs d’applications mobiles généraient encore environ 43 % des royalties.
ARM reste donc exposée à plusieurs concentrations : clients, géographie et marché final.
À cela s’ajoutent les tensions commerciales, les restrictions technologiques, la concurrence de RISC-V et x86, ainsi qu’un nouveau risque : celui d’exécuter correctement une stratégie beaucoup plus ambitieuse dans les systèmes complets et le silicium.

Le véritable produit d’ARM n’est pas une puce
C’est ce qui rend ARM particulière.
Pendant des décennies, son avantage n’a pas consisté à fabriquer davantage de processeurs que tout le monde.
Il a consisté à faire en sorte que d’autres entreprises veuillent construire leurs processeurs sur sa technologie.
C’est pourquoi son architecture peut se retrouver simultanément dans un smartphone, une voiture, un objet connecté, un ordinateur et un serveur.
Mais l’histoire entre maintenant dans une nouvelle phase.
ARM ne se contente plus de fournir les briques.
Elle les assemble de plus en plus.
Et, dans certains cas, elle livre désormais elle-même le silicium.
La question stratégique n’est donc plus seulement de savoir combien d’appareils utiliseront ARM.
Elle est de savoir jusqu’où ARM peut remonter dans la chaîne de valeur sans fragiliser l’écosystème qui a précisément permis son immense diffusion.
À retenir
- Plus de 350 milliards de puces basées sur Arm ont été livrées et 99 % des smartphones utilisent des processeurs basés sur son architecture.
- Le modèle licences + royalties permet à ARM de participer économiquement à des milliards de puces sans les fabriquer elle-même.
- Les Compute Subsystems puis l’AGI CPU montrent qu’ARM remonte progressivement de l’IP vers des solutions beaucoup plus intégrées.
- Cette évolution peut augmenter la valeur capturée par ARM, mais elle accroît aussi le risque de concurrence avec ses partenaires et l’exposition à x86 et RISC-V.
Sources
Les données techniques et historiques proviennent de la documentation officielle ARM ; les données financières proviennent des dépôts réglementaires d’ARM auprès de la SEC.
- ARM Holdings — Annual Report / Form 20-F, exercice fiscal 2026. sec.gov. Modèle économique, concentration clients, exposition à la Chine, poids du mobile, risques et concurrence x86 / RISC-V.
- ARM — Investor Relations. investors.arm.com. Plus de 350 milliards de puces, présence d’ARM et 99 % des smartphones.
- ARM — Official History. newsroom.arm.com. ARM1, Acorn, Apple, VLSI et création d’Advanced RISC Machines.
- ARM — Licensing. arm.com. Fonctionnement du modèle de licence ARM.
- ARM — Compute Subsystems. arm.com. CSS, intégration, réduction du time-to-market et jusqu’à douze mois selon ARM.
- ARM — AGI CPU, communiqué de mars 2026. newsroom.arm.com. Processeur conçu directement par ARM pour l’infrastructure IA, avec Meta.
- ARM — résultats FY2026, document déposé auprès de la SEC. sec.gov. Chiffre d’affaires FY2026 de 4,92 Md$, dont 2,61 Md$ de royalties et 2,31 Md$ de licences et autres revenus.
